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Friday, March 1, 2024

45 ans après la Révolution islamique, les Iraniens perdent foi en la religion d’État

En 1979, la Révolution islamique s’était fixée comme idéologie directrice, au niveau politique comme religieux, un suivi extrême de l’islam, avec la volonté de faire de l’Iran un champion dans le monde musulman. Mais 45 ans plus tard, cette promesse d’un pays théocratique semble être remise en cause par des millénaires de culture persane et une société qui ne cache plus son rejet d’un régime largement répressif et la religion qui le caractérise.

Au sud de l’Iran, les vestiges de Persépolis, vaste complexe édifié par le roi Darius 1er, symbole de la grandeur de l’Empire perse, sont inscrites sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco depuis 45 ans. Emblème de la monarchie passée, ces ruines ont néanmoins fait face à une tentative iconoclaste après la Révolution islamique de 1979. Un religieux et ses partisans ont tenté de raser le site pour éradiquer cette référence culturelle, « en contradiction totale avec l’islam et les valeurs prônées par le régime », raconte Didier Idjadi, sociologue iranien enseignant au Conservatoire national des arts et métiers (CNAM). Sauf que face à la mobilisation des habitants pour s’opposer à sa démolition à Chiraz, où se trouvent ces vestiges, l’entreprise a rapidement été abandonnée.

Des exemples comme Persépolis, où des Iraniens résistent aux tentatives du régime de supprimer une partie de sa culture ancestrale, il en existe des dizaines. « Le modèle islamique a voulu s’imposer de force en détruisant et en rejetant le passé historique iranien. Mais ces fêtes, ces traditions, qui ont des milliers d’années, sont ancrées dans l’inconscient d’une grande majorité de la population iranienne et ne peuvent pas être effacées aussi facilement », rapporte Didier Idjadi.

Pourtant, c’est bien ce que la République islamique s’évertue à faire depuis sa fondation. À majorité chiite, l’Iran est depuis 1979 une théocratie, basée sur un modèle d’islam politique. Si à ses débuts, le régime islamique puisait sa force dans l’adhésion d’une majorité d’Iraniens, « cette adhésion populaire s’est étiolée » en l’espace de seulement dix ans, poursuit l’universitaire. Pour laisser place à deux leviers phares : la répression systématique contre la population et l’accentuation de la propagande religieuse dans tous les domaines de la société.  

Beaucoup « ne se reconnaissent plus dans la religion officielle du régime »

Mehdi Khalaji, théologien iranien exilé aux États-Unis, n’hésite d’ailleurs pas à qualifier la République islamique de « régime totalitaire ». Pour lui, le déclin de la popularité du régime et de sa religiosité s’explique justement par ce climat ambiant de terreur. « Même si tous ces actes d’oppression sont réalisés au nom de l’islam, pour de plus en plus d’Iraniens, aucune raison religieuse ne peut justifier les régulations arbitraires et les souffrances qu’on leur fait subir : les arrestations, la torture, les condamnations à mort, les emprisonnements, les menaces. Aujourd’hui, ce modèle d’islamisation crée une forme de dégoût dans le pays », explique ce fils de religieux propulsé de force par sa famille dans les rouages du système du clergé chiite durant son adolescence.

Un constat partagé par Didier Idjadi, qui relève un « divorce entre ceux qui croyaient réellement en la Révolution islamique à sa conception, et ce qu’elle est devenue ». De nombreux Iraniens se distancient ainsi du régime pour exercer leur religion comme ils l’entendent. « Il existe encore une partie de la société iranienne qui croit en l’islam, qui se rend sur les lieux de pèlerinage, qui prie, mais qui ne reconnaît pas sa religion dans celle du gouvernement », ajoute-t-il.

Si le Quai d’Orsay évalue à 99% la population musulmane dans le pays (chiite à 89% ; sunnite à 10%), la réalité est tout autre selon Didier Idjadi, qui s’appuie sur une étude menée à distance par l’institut d’analyse et de mesures Gamaan, basé aux Pays-Bas. Sur un échantillon de 40 000 Iraniens vivant en Iran, 78% y déclarent croire en Dieu. Pourtant, près de la moitié des sondés (47%) indiquent avoir abandonné leur religion. Dans le détail, seulement 32% d’Iraniens se disent musulmans chiites tandis que 22% ne s’identifient à aucune des croyances mentionnées dans l’enquête.

 


 

Une population de plus en plus anticléricale

Résident iranien, Babak Ibrahimi apporte tout de même une nuance. Selon ce spécialiste du Moyen-Orient, il y demeure « une minorité de soutiens silencieux et fidèles à la religion du régime, qui reste un des remparts pour empêcher le régime de tomber. »

Mais alors, si près de quatre Iraniens sur cinq croient en Dieu, pourquoi la moitié dit avoir perdu sa religion ? D’après Mehdi Khalaji, c’est parce qu’un grand nombre d’entre eux, même croyants, se détournent des institutions cléricales – de vastes organisations bureaucratiques centrales au régime islamique, mais « réputées pour leur corruption et leur hypocrisie ».

De ce fait, « une grande partie de la société iranienne ne devient pas anti-religion, mais anticléricale, abonde le chercheur. Elle ne croit plus en la légitimité de cet ordre, dont la plupart des membres favorise l’argent avant la spiritualité, et répond à des intérêts politiques avant de réellement suivre une doctrine religieuse. Les gens se rendent compte qu’ils n’ont pas besoin de guide pour exercer leur croyance ».

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« En Iran, l’islam politique a échoué »

Avec le mouvement Femme, Vie, Liberté, débuté en septembre 2022 après le décès de Mahsa Amini, cette tendance s’est d’autant plus accentuée. Il a même été « l’incarnation d’un processus de sécularisation dans le pays », analyse Didier Idjadi. « Les acteurs de ce mouvement ne se définissent pas comme des sujets religieux, mais comme des citoyens qui luttent pour la liberté. » En plus de cela, la société iranienne est très active, de plus en plus ouverte sur le monde, connectée via les réseaux sociaux et en contact avec la culture occidentale.

Des jeunes iraniennes qui refusent de porter leur voile, qui sortent les cheveux au vent, qui « fument une cigarette en toute liberté dehors »… Pour Babak Ibrahimi, témoin direct des manifestations, ces images qui circulent sur internet depuis plus d’un an rappellent la période de « modernisation » vécue sous l’ère Pahlavi, dernière dynastie à avoir régné à Téhéran avant la Révolution islamique. « Selon beaucoup d’intellectuels iraniens, à l’époque du Shah, l’islam et le clergé étaient considérés comme les causes du retard de l’Iran, et au contraire, la laïcité représentait une alternative attrayante, un facteur de modernité. Mais il ne faut pas oublier qu’une autre partie du pays était très attachée à l’islam et à ses traditions, et l’est encore aujourd’hui », insiste-t-il.  

Cependant, en Iran, « l’islam politique a échoué en tant que force mobilisatrice », affirme de son côté le théologien Mehdi Khalaji. « En voulant s’ériger au-dessus de Dieu, le Guide suprême de la Révolution, Khomeini, a été le leader d’une sécularisation par accident. Pour beaucoup d’Iraniens, en faisant d’une religion une idéologie politique, il a détruit les composants et les fondamentaux même de l’islam. » Ou comment, avec son ambition « totalitaire », le régime islamique a porté atteinte à sa propre crédibilité.

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