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Monday, February 26, 2024

Comment les usages de la radio ont évolué depuis cent ans et quel est son avenir ?

Depuis l’invention de la radio il y a environ un siècle, les usages de ce média ont évolué considérablement. De l’écoute collective au développement des transistors, à l’arrivée de la télévision et des médias numériques, la radio a toujours su s’adapter et garder une place importante dans le paysage médiatique. Entretien avec l’historien de la radio Denis Maréchal.  

Qui étaient les premiers auditeurs qui écoutaient la radio. Le poste radio était-il un produit de luxe ? 

Alors, je ne dirais ni produit ni public de luxe, je parlerais plutôt de personnes qui sont des bricoleurs, des inventeurs, à l’affût de la nouveauté technique. À l’époque, on parlait de bidouilleurs, de gens curieux de tout, à la pointe de l’innovation et de l’invention.  

Et donc à cette époque-là, quelle place avait le poste dans les familles ? J’imagine un peu comme le poste de télévision aujourd’hui. 

D’abord, il faut bien comprendre qu’à l’époque, il n’y a pas d’écoute individuelle. La radio est une pratique collective pour la réception. Vous allez la trouver, par exemple, dans des cafés, des lieux publics, ou pour toute la famille, dans les appartements, les maisons. C’est le meuble central de la pièce. La radio sert aussi à la première campagne électorale en 1936. L’écoute est partagée,  familiale. Nous sommes très loin de cette image des médias d’aujourd’hui. 

Quel genre d’émission était diffusée à cette époque-là ? 

L’information ne ressemblait pas aux reportages que l’on connaît aujourd’hui. C’étaient plutôt des speakers que des journalistes et ils avaient d’ailleurs une fâcheuse tendance à lire la presse écrite. Ils lisaient le journal du jour, il donnait les nouvelles de cette manière, même s’il y avait des accords avec les grandes agences de presse. 

On apportait aussi des informations sur la bourse, la météo et des nouvelles plutôt brèves qu’on ne répétait pas tout au long de la journée. La diffusion continue de la radio remonte à 1937. Auparavant, on transmettait les émissions le matin et en début de soirée. On était très loin de cette écoute continue à laquelle on est habitués aujourd’hui. Il y avait des programmes de divertissement, par exemple beaucoup de concerts enregistrés. De nombreuses stations de radio avaient leur propres orchestres. Il ne s’agissait pas d’orchestres symphoniques, mais ils jouaient de manière très régulière, étaient gravés sur disque puis diffusés. Enfin, il y avait des feuilletons : des histoires, un peu comme le roman-photo. On pourrait aussi dire que c’était l’ancêtre de la téléréalité, d’une certaine manière. 

Comment se présentaient ces postes et à quel moment l’accès à la radio a commencé à se démocratiser dans les foyers ? 

Les années 1920 connaissent une progression très forte, de l’ordre de 1000000 postes. Les Français acquièrent ce mobilier tout nouveau, en bois,  assez majestueux. On voit défiler les différents pays du monde sous des plaques de verre. On cherche la longueur d’onde : Londres, Oslo, Moscou, Paris, Strasbourg et Luxembourg bien sûr. 

On recherche sur son poste la bonne fréquence et une fois qu’on l’a on en change plus. Suivant les caprices de la météo, il y a des grésillements, des ondes qui se chevauchent, on entend moins bien, de nouvelles stations apparaissent, avec des interférences etc. Le milieu est foisonnant, mais pas complétement stabilisé. La pratique massive de la radio à la fin des années 1930 est incontestablement inscrite déjà dans une ère contemporaine.  

Puis les premiers postes à piles apparaissent. Permettent-ils une croissance de l’auditoire et comment ? 

Avec la multiplication des émetteurs, chaque grande ville a sa radio : Lille PTT, Strasbourg PTT, etc. Des radios privées ont déjà à cette époque leurs propres émetteurs. Certains sont  très puissants, comme celui de radio Luxembourg, qui est capable de transmettre à travers l’Europe, jusqu’en Angleterre où elle est très écoutée et représente une sérieuse concurrence à la BBC qui a le monopole national. En France, on peut écouter la radio Luxembourg jusqu’au sud de la Loire. 

Quel est l’impact de l’apparition de la télévision ? 

La télévision apparait au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Les premiers essais ont lieu dans les années 1930, mais sans commercialisation de poste. Le premier journal télévisé date de 1949. La télévision, c’est le média de la deuxième moitié du XXe siècle. 

Quel est l’impact de la télévision sur l’écoute de la radio ? 

Le matin, la radio reste hégémonique. Elle domine encore cette tranche horaire aujourd’hui. En revanche, l’audience de la radio a très fortement décru en soirée, entre le journal de 20h00 et 23h.  À partir de la fin des années 1950, on a une multiplication des achats de postes de télévision avec des courbes qui sont cohérentes. On observe une décroissance régulière de la radio. Mais cela dépend encore des catégories sociales et de l’âge. Les jeunes sont toujours attachés à la radio le soir parce qu’elle propose des programmes en osmose avec leurs besoins de musique, de culture, etc. Des grandes émissions comme Campus sur Europe 1 ou le Prof club sur France Inter vont garder un public jeune, qui voit la télévision comme un média un peu ringard, celui des parents. 

Autre changement significatif, c’est l’arrivée du transistor, le petit poste de radio qui propose une écoute individuelle. 

Les Copains d’Europe 1 apporte un coup de jeune qui va bouleverser l’écoute de la radio et les pratiques sociales. On aurait du mal à comprendre mai 68 si on ne faisait pas référence à la radio et au rôle fondamental qu’a pu jouer ce média. 

Des manifestations du soir en mai 68 ont été retransmises simultanément par radio Luxembourg, Europe 1 et RTL, puisque France Inter était en grève. La radio reste la seule façon dont les Français restent informés des événements. C’est d’ailleurs le dernier grand événement contemporain qui a bénéficié de son apport décisif.  

Comment Internet, les smartphones et les progrès techniques en général ont modifié l’écoute de la radio ? 

La radio garde tous ses atouts pour les automobilistes. Pour le reste, je ne fais pas partie des historiens ou des sociologues qui disent que finalement la radio a résisté à la télévision ou au cinéma. Je crois qu’aujourd’hui, il y a une vraie décroissance : les chiffres sont là, sur l’écoute annuelle de la radio, tous médias confondus, et ces chiffres montrent bien qu’il y a une décroissance.  En dehors de cette concurrence entre les stations de radio, il faut bien constater qu’il y a une décroissance globale de l’écoute de leur écoute. En revanche, il faut faire une place à part aux podcasts. Je suis très sensible à cette ferveur pour plusieurs raisons : ils proposent des émissions de qualité, travaillées, avec véritable appétence pour l’espace sonore, sa richesse. Ce n’était plus vraiment le cas à la radio, où il n’y a plus tellement d’interviews sur le vif, le bruit de la rue ou de la campagne, etc. 

Au niveau technique, la radio numérique, le DAB, (en français RNT -la radio numérique terrestre, ndr) était présentée comme le nouveau moyen de diffusion. A-t-elle du mal à s’installer dans le paysage radiophonique ? 

Il y a eu un vrai progrès en radio, quand on est passé des ondes longues à la modulation de fréquence (FM) où la qualité sonore a été vraiment transcendée, multipliée à la puissance 16. Avec le DAB, c’est peut-être moins vrai, car il y a peut-être moins d’effets, c’est moins perceptible pour l’auditeur.

À part les podcasts, quel serait l’avenir de la radio ?  

C’est difficile à percevoir pour un historien. 

Ce que je constate, c’est qu’il y a quand même une prime à la qualité. On constate par exemple pour France Inter, qui produit des émissions de qualité de service public, dont les contenus sont réfléchis et intéressants à tous égard. C’est la tête de l’audience en France, alors que la radio plus triviale, plus appauvrie, au contenu plus conservateur dans tous les sens du terme, a tendance à se replier sur elle-même. Donc c’est vrai que les auditeurs sont attachés à la qualité de ce média qui doit rester pertinent et original. 

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