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Monday, February 26, 2024

«En Iran, nous prenons tous des risques», le réalisateur Abbas Taheri sur «Où est mon amie?»

À quel point faut-il être courageux pour tourner dans une école à Téhéran un film sur l’hypocrisie de la société et l’oppression des femmes en Iran ? Abbas Taheri est le réalisateur et le scénariste de « There is no friend’s house » (« Où est mon amie ? »), présenté jusqu’au 10 février en compétition au plus grand festival international du court métrage à Clermont-Ferrand. Et comme il sera question de courage, il était naturel pour lui d’emmener à l’interview aussi spontanément Hamideh Safari, 26 ans, une des deux actrices principales du film.

RFI : Et dans le titre anglais There is no friend’s house et dans le titre français Où est mon amie » ?, il y a le mot « ami ». Est-ce un film sur l’amitié ?

Abbas Taheri : Oui, au cœur du film se trouve l’amitié et son importance dans notre société. Mais, en Iran, il y a beaucoup de risques pour l’amitié. Il n’existe plus la liberté d’être vraiment ami avec quelqu’un.

Dans la toute première scène du film, Sara et Mehri, deux amies, sont très heureuses, très rayonnantes. Qui sont ces filles ? Qui êtes-vous dans le film ?

Hamideh Safari : Je suis Mehri dans le film. Les deux sont des amies et très proches l’une de l’autre. Elles ont vraiment une très bonne relation, jusqu’au moment où certaines choses arrivent et affectent leur amitié.

« There is no friend’s house » (« Où est mon amie »), court métrage du réalisateur iranien Abbas Taheri, présenté en compétition au au Festival international du court métrage de Clermont-Ferrand 2024.
« There is no friend’s house » (« Où est mon amie »), court métrage du réalisateur iranien Abbas Taheri, présenté en compétition au au Festival international du court métrage de Clermont-Ferrand 2024. © Envie de Tempête Productions / The Globe CSF

C’est une histoire iranienne, interprétée en langue farsi. Où avez-vous tourné le film ?

Abbas Taheri : Le tournage a eu lieu en Iran. Cela peut paraître risqué de faire ce genre de film en Iran, mais nous prenons tous des risques pour faire ce film, moi, en tant que réalisateur et producteur, mais aussi mes deux brillantes actrices. C’est notre part pour la liberté et le mouvement « Femme, vie, liberté » et pour les droits de tous ceux qui sont opprimés en Iran. Donc, oui, nous avons pris des risques pour tourner le film en Iran, dans un lycée à Téhéran.

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Les deux meilleures amies se lancent un défi. Dans cet Iran si rigoriste, elles font entrer clandestinement une petite bouteille de whisky dans leur école pour la boire en cachette. Est-ce un film sur une jeunesse qui veut s’enivrer et enfin être heureuse ?

Hamideh Safari : Non, elles ne veulent pas se saouler. Mehri vient d’une famille où elle ne peut pas faire ça. C’est pourquoi elle a décidé de faire cette expérience avec sa meilleure amie.

Le matin même, devant le lycée, Sara et Mehri se sont juré d’être amies pour la vie. Mais après avoir été attrapées et interrogées devant la directrice de l’école, elles découvrent à quel point elles sont différentes. Sara, fille d’un cinéaste qui vient de sortir de prison, ne savait pas que Mehri est la fille d’un policier haut placé… Le message universel de votre film est-il qu’il y a toujours un combat entre l’hypocrisie de la société et l’amitié personnelle ?

Abbas Taheri : Oui. C’est une histoire sur deux aspects différents de la société iranienne. Une partie de notre société est patriarcale et fondamentaliste. Une autre partie, et c’est la majorité de notre société, ce sont des intellectuels et des gens qui souhaitent vivre dans un pays libre et démocratique. Donc, il y a forcément des conflits et il y a en permanence une lutte entre ces deux parties en Iran. Ce film montre comment ce contraste va influencer l’amitié entre ces deux jeunes filles innocentes.

Ce film parle de la fin de l’innocence, la fin de penser qu’on peut être amies pour la vie et personne ne peut détruire cela. Car, il y a la réalité qui les opprime et les pousse à faire quelque chose qu’elles ne voulaient pas faire. C’est la fin de leur amitié. Mais, j’espère qu’elles vont se retrouver un jour. Et j’espère de pouvoir faire bientôt mon premier long métrage sur le comment elles peuvent se retrouver un jour, quand elles seront indépendantes de leurs familles.  

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Quelle a été la chose la plus difficile de jouer pour votre rôle ?

Hamideh Safari : La scène quand on boit du whisky [rires]. C’était difficile, parce que nous ne pouvions pas réellement boire. C’était un vrai défi pour moi.

C’était difficile, parce que vous ne savez pas comment interpréter une fille ivre ou parce que vous avez joué cette scène en plein milieu de Téhéran avec toutes les interdictions qui vont avec ?

Hamideh Safari : C’était difficile parce que nous devrions jouer comme nous étions ivres. Et c’était difficile.

« There is no friend’s house » (« Où est mon amie »), court métrage du réalisateur iranien Abbas Taheri, présenté en compétition au au Festival international du court métrage de Clermont-Ferrand 2024.
« There is no friend’s house » (« Où est mon amie »), court métrage du réalisateur iranien Abbas Taheri, présenté en compétition au au Festival international du court métrage de Clermont-Ferrand 2024. © Envie de Tempête Productions / The Globe CSF

Pour vous, participer à un film, être actrice, cela signifie la liberté ?

Hamideh Safari : Oui, naturellement, parce que nous n’avons pas droit à la liberté en Iran. Mais dans nos films, nous pouvons vivre des moments de liberté et faire des choses que nous voulons faire. Oui, c’est la liberté.

Vous êtes le réalisateur, mais aussi le scénariste du film. Pourriez-vous nous donner un exemple où la réalité du tournage était plus forte que l’idée ou l’idéal écrit par le scénariste ?

Abbas Taheri : Il arrive souvent que vous écriviez quelque chose dans le scénario et que vous ne puissiez pas l’atteindre à cause de la réalité, à cause des problèmes de production. Mais, le contraire arrive beaucoup plus souvent : j’écris quelque chose, je vais aux répétitions, m’entraîne avec les acteurs devant la caméra, et grâce à l’ambiance du moment, la scène devient mieux que prévue dans le scénario.

Par exemple, quand, j’ai écrit la scène d’alcool. Je savais que cela serait amusant et excitant. Mais quand elles l’ont joué sur le plateau, c’était impressionnant. J’ai été impressionné, presque choqué, derrière la caméra. Je pouvais sentir leur humeur. C’était une expérience unique pour moi. Quand j’ai vu les images, j’étais impressionné et très heureux d’être un cinéaste qui peut réaliser ses rêves dans un monde réel.

« There is no friend’s house » (« Où est mon amie »), court métrage du réalisateur iranien Abbas Taheri, présenté en compétition au au Festival international du court métrage de Clermont-Ferrand 2024.
« There is no friend’s house » (« Où est mon amie »), court métrage du réalisateur iranien Abbas Taheri, présenté en compétition au au Festival international du court métrage de Clermont-Ferrand 2024. © Envie de Tempête Productions / The Globe CSF

Abbas Taheri, vous étiez ingénieur avant de devenir réalisateur. Hamideh Safari, comment êtes-vous devenue actrice ? Avez-vous dû transgresser des limites pour devenir actrice en Iran ?

Hamideh Safari : Oui, bien sûr, nous avons des limites. C’est vraiment difficile. Quand vous voulez commencer, parce que vous adorez jouer, personne ne peut vous aider. Nous avons quelques écoles de cinéma, mais elles sont si chères. J’ai étudié l’éducation physique à l’université, mais j’ai participé aussi à plusieurs ateliers de théâtre pour devenir actrice. Petit à petit, j’ai essayé de devenir actrice. Puis, j’ai rencontré Abbas et il m’a beaucoup aidée dans cette carrière.

C’est mon cinquième film, mais il était très différent des autres. Il parle de notre vie de femme en Iran et de ce à quoi nous sommes confrontées dans notre vie réelle, dans les écoles et dans la vie quotidienne. Par exemple, nous devons porter le hijab à l’école, mais dans notre famille et à la maison, nous ne le faisons pas. Ce film m’a touché au cœur.

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 Dans votre film, le père de Sara, un cinéaste qui vient de sortir de prison, nous fait penser à Jafar Panahi. Le titre There is no friend’s house (Où est mon amie ?) nous fait penser à un célèbre film d’Abbas Kiarostami, Where is my friend’s house ? (Où est la maison de mon ami ?). Votre cinéma s’inscrit-il totalement dans l’histoire du cinéma iranien ?

Abbas Taheri : Mon cinéma s’inscrit dans plusieurs sortes de cinéma. J’aime des cinéastes du monde entier. J’aime Andreï Tarkovski, Federico Fellini, les frères Dardenne, Ken Loach… et aussi Abbas Kiarostami et d’autres cinéastes iraniens. Le cinéma iranien a une très forte influence sur moi. J’adore Abbas Kiarostami. Lorsque j’étais étudiant, j’ai eu un entretien avec lui et sa démarche et son point de vue sur l’art m’ont impressionné. J’ai aimé son cinéma pendant de nombreuses années et j’ai aimé aussi son film Où est la maison de l’ami ? En revanche, ces dernières années, je n’ai pas pu être aussi optimiste qu’Abbas Kiarostami à son époque.

Mon film est une réponse à cela. Quand Kiarostami demande : « Où est la maison de mon ami ? », je lui réponds qu’il n’y a pas de maison d’ami. Quant à ces cinéastes iraniens très courageux, comme Jafar Panahi, Mohammad Rasoulof, et tant d’autres, ils m’ont donné la force d’être assez courageux pour faire mon propre film, pour faire partie de notre société, du vrai peuple en Iran, et pour être leur voix.

Ce film est né de mon admiration pour les femmes iraniennes. Déjà un ou deux ans avant le mouvement « Femme, vie, liberté », les femmes iraniennes sont devenues de plus en plus courageuses, de jour en jour. Elles ont enlevé leur foulard, sont montées sur des bancs dans la rue, prenant un bâton dans leur main pour mettre leur hijab par-dessus, elles l’ont exhibé pour clamer qu’elles n’en veulent plus.

J’ai été impressionnée par leurs actions courageuses. Mais je ne pouvais pas faire la même chose, parce que je ne suis pas une femme. Mais je voulais faire quelque chose. Je me suis dit que je dois être aussi courageux, comme nos autres cinéastes légendaires comme Jafar Panahi ou Mohammad Rasoulouf, et faire quelque chose en faveur des droits des femmes en Iran, montrer comment elles vivent sous l’oppression, montrer cette inégalité entre les hommes et les femmes. Nous vivons tous sous l’oppression. Mais c’est encore plus difficile et encore plus amer pour les femmes de vivre dans cette situation.

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