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Monday, February 26, 2024

une émeute d’extrême droite fait trembler la République à Paris

Tentative de coup d’État fasciste pour les uns, tragédie des patriotes pour les autres, le 6 février 1934 fut une journée meurtrière, dont les conséquences politiques furent hors norme, à court et moyen terme. Elle reste aujourd’hui le symbole de la fragilité du régime parlementaire et le signe avant-coureur de la montée d’une tentation autoritaire qui trouvera sa pleine mesure dans la collaboration.

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Au début de l’année 1934, la France ressent, avec retard et moins de force que les pays voisins, la crise économique que l’effondrement de la Bourse de Wall Street, cinq ans plus tôt, a répercuté sur une large partie du continent européen. En janvier 1933, ses secousses ont contribué à emporter la République de Weimar et à placer Adolf Hitler au pouvoir.

En France, la crise fragilise un régime parlementaire critiqué pour son instabilité – on ne compte pas moins de cinq gouvernements en deux ans. Le Parti communiste, qui suit la ligne « classe contre classe » éditée par Moscou, voit dans tous les autres partis des instruments de la bourgeoisie. L’extrême droite s’appuie sur les rancœurs des anciens combattants de la Grande Guerre et la montée du chômage.

Une extrême droite obsédée par le « complot juif et franc-maçon »

Le 28 janvier, un célèbre escroc, Alexandre Stavisky, se donne opportunément la mort alors que la police est venue l’arrêter. Dans ses méfaits, il a impliqué de hauts responsables de la police et de la justice, dont le beau-frère du président du Conseil, Camille Chautemps, lequel est contraint de démissionner. Alexandre Stavisky est juif ukrainien, Camille Chautemps franc-maçon. C’est l’occasion rêvée pour l’extrême droite de crier au complot.

Le premier geste politique du nouveau président du Conseil, Édouard Daladier, réputé pour sa probité, est de démettre l’un des plus puissants personnages de la république : le préfet de police de Paris, Jean Chiappe, de qui il vient pourtant d’obtenir qu’il dissuade l’Union nationale des combattants de se joindre aux protestations des ligues d’extrême droite. À cette époque, dans une ville au passé révolutionnaire sulfureux, le préfet de police de Paris est un homme puissant, à la tête d’un quart des forces de l’ordre du pays.

Les ligues d’extrême droite ont trouvé leurs martyrs. Jean Chiappe refuse un poste envié aux colonies et court se réfugier chez la fille de sa compagne, dont le mari n’est autre que le directeur de Gringoire, hebdomadaire marqué à droite qui jettera ses derniers feux dix ans plus tard, sous la collaboration. La presse d’extrême droite, elle, se déchaîne et appelle à une manifestation le 6 février. Des affiches appelant au rassemblement sont placardées dans tout Paris. L’UNC revient sur sa décision. D’autres groupes bien plus violents appellent à rejoindre la Concorde.

Un bain de sang inédit depuis la Commune

Le nouveau préfet n’a aucune expérience du maintien de l’ordre. Son baptême du feu s’annonce brutal et ses subordonnés ne sont pas habitués à agir sans consignes. Si on fait enlever les grilles qui protègent les arbres aux abords de la place de la Concorde, ainsi que quelques pavés, le jardin des Tuileries reste ouvert, offrant un excellent promontoire à la foule pour envoyer des projectiles sur les policiers. Le préfet sera filmé sur les lieux le soir même, regard perdu et cigarette aux lèvres, visiblement dépassé.

Les cortèges convergent sur les lieux, chacun pour leur compte. Seuls les anciens combattants des Croix-de-Feu ont choisi la rive gauche et peuvent s’approcher de la Chambre des députés sans avoir à traverser la Seine. Leur chef de file, le colonel de La Rocque, est un légaliste. Il ordonne de battre en retraite dès les premiers coups de feu. Pour les autres groupes en revanche, auxquels s’adjoignent des pilleurs et des émeutiers venus faire le coup de poing contre la police, repousser agents et gendarmes mobiles pour accéder au centre du pouvoir devient le seul mot d’ordre.

Dès le début de soirée, on compte les premiers morts. Il y en aura dix-huit, un garde républicain, des militants royalistes de l’Action française, des nationalistes des Jeunesses patriotes et de Solidarité nationale, d’autres encore sans affiliation. Parmi eux, on compte une femme de chambre touchée par une balle perdue à une fenêtre de l’hôtel Crillon. La police tire en abondance, alors qu’à deux reprises, le barrage instauré sur le pont menace de céder devant la foule.

L’unité retrouvée de la gauche : un premier pas vers le « Front populaire »

Jamais une émeute n’avait fait couler autant de sang à Paris depuis la Commune en 1871. Il faut attendre le 17 octobre 1961 pour qu’une répression policière se montre plus meurtrière – certes, avec une tout autre ampleur et sans qu’on puisse mettre alors en cause une atteinte à la « sûreté de l’État ». Ce 6 février 1934, on trouve aussi parmi les émeutiers des militants de l’Association républicaine des anciens combattants, proche du Parti communiste, au coude-à-coude avec l’extrême droite, alors même qu’ils réclament l’« arrestation immédiate de Chiappe ».

Le calme n’est retrouvé que vers 3 heures du matin. Entre-temps, Édouard Daladier a obtenu la confiance pour son gouvernement. Il démissionne néanmoins le lendemain. C’est la première fois sous la IIIe République qu’un président du Conseil cède devant un mouvement de foule. Il est remplacé par un gouvernement dit d’union nationale, où le Maréchal Pétain accède au rang de secrétaire d’État. Les 9 et 12 mars, la gauche est dans la rue, on compte de nouveaux morts. « La réaction ne passera pas », s’écrie le socialiste Léon Blum, qui appelle à l’unité, un premier pas vers ce qui deviendra deux ans plus tard le Front populaire.

Beaucoup à gauche ont vu dans cette journée du 6 février un écho de la marche sur Rome, qui a mené le fascisme au pouvoir en Italie en 1922. Le contexte était pourtant bien différent, beaucoup plus spontané, sans l’appel ni l’appui d’un groupe parlementaire prêt à gouverner. À l’extrême droite, l’événement prend aussi les dimensions d’un mythe fondateur. Et c’est comme tel qu’il est officiellement commémoré le 6 février 1944 par le secrétaire d’État à l’Information et à la Propagande de Vichy, Philippe Henriot.

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